The Christophers (Génération perdue)
L’affiche du film dira : « Huit œuvres inachevées, une faussaire de génie. » Symptomatique de la façon dont ce bon vieux Steven (ce bon vieux Steve) est vendu dans le monde, et c’est aussi ce qui explique pourquoi tant de gens sont déçus.
La quantité de films que Steven Soderbergh réalise en ce moment explique quelque peu son style : il embauche de nouveaux scénaristes à chaque fois, utilise des scénarios et une mise en scène en apparence simplistes et classiques dans la forme pour déjouer les attentes et y glisser tout un tas d’idées très théoriques. C’était déjà le cas avec Presence l’année dernière ainsi qu’avec Black Bag. Et des idées théoriques, il y en a.
L’écart générationnel
Les deux personnages ont un écart d’âge conséquent (ce n’est d’ailleurs pas leur seule différence, mais nous y reviendrons plus tard). Le personnage de Lori est montré dès le début en train de dessiner alors qu’un client attend qu’elle vienne le servir au stand de hot-dogs d’à côté. Très jeune, elle a participé à une émission de télévision mettant en avant de jeunes artistes (pour mieux se moquer d’eux). Bref, malgré son talent inné — dès l’enfance, elle recopiait les tableaux de grands peintres, dont Julian Clark — elle galère. Le milieu de l’art est complètement bouché, rempli d’enfants de riches issus d’écoles prestigieuses, saturé d’œuvres estimées à plusieurs millions, etc.
Tout cela alors qu’elle est parfaitement capable de reproduire l’œuvre d’un peintre et de la commercialiser. En décalage avec Julian Clark (archétype du peintre torturé), Lori est réfléchie, méticuleuse et pose des limites claires.
À l’inverse de Lori, nous avons les deux enfants de Julian. Réellement filmés comme des vautours, ils apparaissent quand on ne s’y attend pas et de plus en plus fréquemment à mesure que la mort approche. Le choix des acteurs n’est pas anodin, pas plus que leur physique (bon, je n’ai pas d’autre mot pour dire que… bah, ils sont gros, quoi). Cette caractéristique renforce l’image de cupidité qui leur est associée : ils restent là à attendre l’héritage.
Julian, quant à lui, même s’il est très critique envers la nouvelle génération, en est à la fois le problème et la victime. C’est cette nouvelle génération qui le nourrit en réclamant des appels personnalisés. C’est lui qui siège dans le jury de cette émission grotesque et qui descend les jeunes artistes à coups de vannes faciles. Il n’est plus capable d’écouter qui que ce soit, si ce n’est lui-même (c’est un problème que je retrouve aussi chez mes grands-parents). Il n’est plus en phase avec ce qu’il est. Il n’arrive plus à communiquer ses sentiments ni par la parole ni par la peinture.
Au final, on se retrouve avec un peintre dont une bonne toile peut valoir des millions (même une mauvaise, en fait), alors même qu’il a perdu son art ; et de l’autre côté, une artiste accomplie et une personne sensible, inconnue au bataillon et condamnée à le rester.
« On veut savoir : qui les a peints ? Est-ce réellement important ? »
Lori est une faussaire et, comme on l’a vu dans la grosse daube qu’était L’Affaire Bojarski, il faut un talent considérable pour produire un faux convaincant. Nul doute qu’elle est capable de reproduire les œuvres de Julian, sauf une : le premier dessin qu’il a réalisé à six ans.
Ici est formulée une véritable critique de l’art. Le premier dessin de Julian était parfait parce qu’il était pur, honnête. Dès l’âge de douze ans, Julian devient ce qu’on appelle communément un petit con. Sa professeure lui donne des consignes et il refuse de les suivre pour créer autre chose. Ce dessin, s’il est renversant pour la plupart des gens, ne trompe pas Lori.
Dès l’âge de douze ans, Julian a conscience de son talent ; son ego prend alors une place grandissante et, à partir de là, il se construit une posture. C’est un personnage qui a toujours été provocateur mais qui, avec le temps, finit par se perdre.
Ainsi, le principe du film est posé : Julian va-t-il, avant de mourir, retrouver sa pureté et son goût pour la peinture ? Lori peut reproduire la technique du peintre ; elle possède un sens de l’analyse incroyable, mais elle ne peut pas reproduire l’émotion.
Dès lors, est-ce important que Lori termine les œuvres des Christopher ? Aux yeux du marché, absolument pas. Les gens achètent un nom (on dit par exemple : « J’ai fait l’acquisition d’un Picasso », et l’on cite bien moins souvent le nom de l’œuvre). L’important est que les gens soient dupes et achètent. Un homme très riche avait d’ailleurs déjà acheté les tableaux avant même qu’ils ne soient terminés !
En revanche, Christopher, lui, n’est pas dupe. Il ne sera pas ému par ces tableaux (d’ailleurs, il est intéressant de constater que les enfants de Julian sont incapables de dire qui les a peints), tout simplement parce qu’ils ne proviennent pas de Julian.
Mise en scène
Un petit mot pour parler de la mise en scène tout de même.
Ici, Soderbergh utilise souvent une caméra à l’épaule. Moins fluide qu’un Steadicam, elle permet une certaine immersion. Dans cette maison étriquée, on découvre les lieux en restant juste derrière Lori. La caméra est toujours prête à suivre les personnages, ce qui laisse paraître une vitalité certaine : c’est l’acteur qui impulse le mouvement de la caméra, et non l’inverse.
Soderbergh n’a cessé de simplifier sa mise en scène au fil de sa carrière. Nous sommes passés d’une image jaune et de mouvements de caméra très sophistiqués (Traffic) à une petite caméra portée. Avec ce choix, on a l’impression que tout se passe en temps réel, qu’il ne peut pas y avoir de triche (alors que bon, c’est un film, quoi ; je veux dire, ils trichent, ils ne tournent pas dans l’ordre chronologique… bref, vous avez compris).
Conclusion
Ce film apporte une pierre à l’édifice de l’œuvre de Soderbergh, c’est certain. Il parle d’un thème qui lui est cher : la vérité.
Celle-ci était déjà traitée dans Black Bag (où l’on suivait un personnage qui ne voulait plus mentir) et dans The Informant! (où l’on suivait au contraire un personnage incapable de s’empêcher de mentir).
Cette fois, ce thème est lié au début et à la fin de la vie. Le film nous montre un vieil homme dont le défi ne sera pas de finir ses œuvres inachevées, mais d’achever son œuvre.
Author: Lucas Baltar
Grand fan de cinéma (oh what the Fuck !). Ma DA ? Être en constant désaccord avec Eliott Jacquot. Kathryn Bigelow est ma Queen et Kurozawa mon goat. Le monde actuel manque de film de samouraï a mon goût.

Leave a Comment