LE BLOB, la terreur capitaliste venue de l’espace
Un monstre venu d’ailleurs
Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer ce qu’aurait été le cinéma fantastique des années 90 sans Chuck Russell. Réalisateur américain, il se fait d’abord connaître en 1984 en coécrivant le thriller fantastique Dreamscape, où le gouvernement américain met au point un système permettant à un télépathe d’entrer dans les rêves d’une personne endormie. Très logiquement il sera appelé à réaliser trois ans plus tard Les Griffes du Cauchemar, troisième volet de la saga Freddy, considéré par beaucoup comme le meilleur de la série. Il travaillera ensuite sur des films comme The Mask ou Le Roi Scorpion qui seront toujours marqués par une forme de fantaisie visuelle, proche du cartoon.
Et pourtant, on oublie souvent The Blob (1988), sans doute son film le plus politique, et l’un des plus fascinants de l’horreur américaine des années 80. Remake du film Danger Planétaire (1958) de Irvin S. Yeaworth Jr, on y suit Meg Panny, une adolescente dont le premier rendez-vous amoureux tourne au cauchemar lorsqu’une mystérieuse météorite s’écrase en périphérie de la ville. De celle-ci surgit une étrange créature gélatineuse : Le Blob. Rapide, furtif et rusé, il dissout tout ce qu’il absorbe et grandit à chaque nouvelle victime.
Le scénario est signé Frank Darabont (Les Évadés, La Ligne Verte, The Mist), spécialiste des adaptations de Stephen King et y glissera même plusieurs clins d’œil au livre THE STAND de Stephen King où un étrange virus se propage à travers la population.
Difficile aussi de ne pas mentionner l’inspiration du Physarum polycephalum, cet organisme unicellulaire bien réel capable de dupliquer son matériel génétique pour s’étendre et absorber les matières environnantes. Une créature vivante, mouvante et très intelligente.
Symbole d’un pouvoir dévorant
Sous ses airs de divertissement horrifique, Le Blob raconte en réalité la faillite des institutions et la peur d’un système qui dévore littéralement les citoyens. On découvre à mi-parcours que la créature n’est pas extraterrestre, mais une arme biologique développée par le gouvernement. La menace ne vient donc pas de l’extérieur, mais de l’État lui-même, de la science utilisée comme outil militaire. Une guerre sans ennemi, où les seules victimes sont les civils américains : comme si l’Amérique faisait la guerre contre elle-même.
Le film dénonce aussi une autre arme, plus insidieuse : la bureaucratie. Froid, impersonnel, déshumanisé, ce système tue sans émotion. Ce sont ces scientifiques prêts à sacrifier une ville entière au nom de la “sécurité nationale”, cette police qui tire avant de réfléchir, ces hôpitaux qui refusent des patients faute de papiers. Tout un appareil administratif conçu pour tuer les plus faibles. Le Blob devient ainsi la matérialisation d’un service public gangrené, une masse informe et aveugle qui digère tout sur son passage, comme une administration devenue monstrueuse.
Et la première victime du film en dit long : un sans-abri, ignoré de tous, avalé par l’indifférence générale.
Mais face à cette horreur systémique, une autre force émerge : la solidarité. Ce sont les jeunes, les rebelles, les marginaux qui prennent les choses en main, pendant que les autorités sont incompétentes ou mentent. Par exemple, Brian, le rebelle du coin, un ado mal vu, est celui qui comprend la menace avant tout le monde mais également le seul à se soucier du sans-abri, et le seul prêt à se sacrifier pour sauver une ville qui l’a pourtant rejeté. Ainsi on comprend que dans ce monde moderne, la survie ne dépend plus des institutions, mais de la solidarité locale. Là où l’État échoue, les citoyens s’organisent, à l’image de cette scène finale où tous les habitants se regroupent dans la mairie et montent des barricades dans un vrai esprit d’entraide.
Chewing-gum et capitalisme
Il est difficile de dater précisément l’apparition du chewing-gum, mais sa version moderne apparaît en 1872 : un mélange de chiclé (latex issu du sapotillier), de résine et de sirop. Dès sa création, le chewing-gum porte déjà en lui les stigmates du capitalisme : il est conçu pour être éternel, et pourtant on le jette pour en racheter un autre. Un produit immortel, mais périssable par habitude. Et si on met de côté la pollution qu’il engendre, le chewing-gum reste aussi un désastre pour la santé, bourré de colorants artificiels et d’additifs chimiques. En somme : un objet censé durer toujours, qui ne nourrit pas, qui nous abîme, mais qu’on consomme quand même, en masse. En 2007, les Américains mâchaient en moyenne un chewing-gum par jour et par habitant. Un aliment qu’on mâche mais qu’on ne mange même pas.
Et ce n’est évidemment pas pour rien que le Blob a cette couleur rose fluo, alors que le véritable Physarum polycephalum dans la nature est jaune. Russell transforme une créature biologique en une sorte de confiserie mutante, un chewing-gum géant, gluant et sucré, incarnation d’une consommation de masse devenue incontrôlable. Plus il dévore, plus il grandit, jusqu’à avaler une ville entière.
Et cette logique de consommation, on la retrouve partout dans le film : le centre commercial, les vitrines, le match de baseball avec les pom-pom girls, ces ados qui achètent des lunettes de soleil de nuit. Des symboles d’un monde qui consomme sans raison. Le sport, l’amour, le divertissement : tout devient spectacle, produit ou marchandise.
Et c’est là que Le Blob prend une dimension métatextuelle fascinante. À un moment, le petit frère de Meg et son ami vont au cinéma voir Massacre à la Tronçonneuse de Tobe Hooper, un film d’auteur violent, lui aussi sur une Amérique qui s’entre-dévore. Mais dans la salle, ce film n’a plus rien d’une œuvre d’art : il est réduit à un simple produit de consommation. On le regarde en criant, en riant, en se goinfrant de popcorn, comme un spectacle sans enjeu. Jusqu’à ce que le Blob traverse littéralement l’écran, envahisse la salle et attaque les spectateurs. À ce moment-là, Chuck Russell brise le quatrième mur : le monstre sort du film, et c’est nous, spectateurs, qu’il vient dévorer. Le Blob cesse d’être seulement une créature de fiction, il devient le symbole du cinéma lui-même, ce cinéma d’exploitation qui nous attire, nous rassasie, puis nous digère.
En somme, Le Blob n’est pas qu’un film sur la consommation : c’est aussi un film qui se sait consommé, et qui nous renvoie notre propre voracité en pleine figure.
Conclusion
Sous ses airs de série B, Le Blob est un film profondément politique. Une fable sur un monde où l’État ne protège plus, où la consommation remplace la conscience, et où la seule résistance possible vient de celles et ceux que le système rejette.
C’est aussi un film sur la perte de confiance : dans les institutions, dans la science, dans l’idée même de progrès. Une Amérique qui se bat contre elle-même, avalée par sa propre création.
Mais au-delà de la satire politique, Le Blob parle aussi de nous, spectateurs. Parce qu’en regardant cette masse gélatineuse tout engloutir, on contemple finalement notre propre appétit : notre besoin de consommer, d’avaler des images, des produits, des émotions sans jamais être rassasiés. Le cinéma d’horreur, comme la publicité ou la télé, nous nourrit de nos propres peurs, et Le Blob nous le renvoie au visage.
Quand le monstre traverse l’écran, il ne s’en prend pas seulement aux habitants de la ville. Il dévore aussi le spectateur, happé par le même système qu’il croyait regarder de loin.
Et c’est peut-être là, dans ce miroir visqueux tendu à notre société, que réside la véritable horreur du film.
Leave a Comment